Jeudi Saint 2026 – Mandatum
"COMME TU VEUX…"
Qu’il est difficile à Pierre de vivre dans cette attitude d’abandon à un autre, de pouvoir dire comme tu veux à Jésus, sans commencer par exprimer haut et fort comment il voit la situation. Il lui faudra passer par le reniement, la souffrance de celui qui s’aperçoit de sa lâcheté, de ses multiples abandons ou petites trahisons, pour apprendre à dire "comme tu veux, Seigneur" et accepter de se laisser emmener là où il ne voudrait pas aller, seulement pour suivre son Seigneur jusqu’au bout. Mais en ce soir de veille de Pâques, Pierre n’en est pas encore là. Il sait encore et le dit, comment tout doit se passer, ce que devrait faire ou ne pas faire Jésus, comment il est juste qu’il se comporte avec ses disciples, etc… et surtout qu’il ne devrait pas s’humilier ainsi devant ses disciples, devant lui en particulier, pour leur laver les pieds, se comporter comme un esclave, quelle horreur ! Et même après les explications de Jésus sur le geste accompli, Pierre persiste : Non, jamais !... tu ne me laveras pas les pieds. On est loin du "comme tu veux" du disciple obéissant au maître ou de l’enfant abandonné dans les bras de sa mère.
Jésus doit donc insister et mettre les points sur les "i" : pour être avec moi, il n’y a pas d’autre chemin. Soit tu acceptes, que je te lave les pieds, et tu pourras continuer d’être avec moi toujours. Soit tu refuses ce geste d’humiliation de ma part, et tu seras séparé de moi, toujours :
"Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi."
La parole de Jésus est claire, mais n’est pas offensante ou blessante. Jésus ne défend pas sa cause et ne se lance pas dans une joute verbale pour prouver qu’il a raison. Il ne remet même pas Pierre à sa place comme il l’avait fait à Césarée quand celui-ci s’offusquait des paroles pessimistes de Jésus annonçant sa Passion :
" Passe derrière moi, Satan ! car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! " (Mc 8,33)
Non Jésus dit simplement mais fermement ce qu’il en est. C’est à prendre ou à laisser… et Pierre prendra. Il va accepter que son maître et Seigneur s’agenouille devant lui pour lui laver les pieds, même s’il ne comprend pas et que ses pensées sont encore tout humaines. Jésus va devoir lui donner davantage d’explications. Pierre ne faisant rien à moitié, ne désire "pas seulement qu’on lui lave les pieds, mais aussi les mains et la tête." Pourquoi se contenter de peu, si on peut recevoir plus ? Non décidément, Pierre ne s’est pas encore converti aux pensées de Dieu, à sa logique d’amour, humble et miséricordieuse. Pierre est encore dans une logique toute humaine où le Maître est celui qu’on sert et non celui qui sert.
Peut-être que Pierre a aussi du mal à se laisser servir, à recevoir d’un autre, à pouvoir dire "Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux" ?
Quelle conversion encore à vivre et combien difficile. Jésus le reconnaît. Il faut du temps pour accéder à la pleine connaissance de Dieu, accueillir son mode de pensée et en vivre. La situation dans laquelle se trouvent Pierre et les disciples est étonnante et même paradoxale : un maître, et Jésus se reconnaît comme tel :
"Vous m’appelez Maître et Seigneur et vous avez raison, car vraiment je le suis."
un Seigneur, qui joue le rôle d’esclave, pour qu’à notre tour nous le suivions sur ce chemin du service mutuel. Là est le "comme tu veux", que nous nous aimions les uns les autres dans une charité de service mutuel qui va jusqu’à accepter d’être dans un rôle d’esclave pour autrui…
Jésus pour l’instant ne demande à ses disciples que d’accueillir ce geste qu’il vit pour eux, de vivre ce geste d’humilité. Il ne demande pas encore de tout comprendre. Ce sera pour plus tard :
" Ce que je fais, tu ne le sais pas à présent ; par la suite tu comprendras. "
Jésus ne veut pas imposer des gestes incompréhensibles et ne souhaite pas laisser Pierre dans l’ignorance, puisqu’il lui promet qu’il comprendra plus tard. Mais on le sait, il faut pour cela que Jésus aille jusqu’au bout du don de lui-même dans sa mort et sa résurrection et qu’il répande son Esprit qui aidera chacun à se souvenir quand l’heure sera venue pour comprendre. Aujourd’hui, il leur faut vivre les heures sombres de la Passion avec Jésus, l’accompagner dans sa prière, et percevoir jusqu’où va le don de sa vie, l’engagement de son être, dans l’intensité même de sa prière, une prière qui se répandra en sueur de sang. Son âme est triste à en mourir, son cœur se déchire sous la force du don à vivre et peut laisser couler la confiance au-delà de toute souffrance :
"Mon Père, s’il est possible que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux." (Mt 26,39)
Certes la volonté de Dieu n’est pas de faire souffrir mais d’arracher aux griffes du mal pour pouvoir répandre sa vie en plénitude. Dans ce combat contre le mal, on peut sortir blessé. On peut être amené à traverser des zones d’inconfort ou de grande souffrance… Une conversion est toujours un changement de cap, de manière de voir, de façon de vivre. Jésus pose un geste qui ouvre un chemin. Et comme pour les disciples, c’est souvent "plus tard" que l’on comprend, à relecture, quand d’autres évènements donnent de nouveaux éclairages, quand l’Esprit a pu façonner notre intériorité aux pensées de Dieu.
Il y a un temps pour tout. Et pour l’instant Jésus invite à la confiance sans comprendre pour autant tous les tenants et aboutissants de la situation. Jésus encourage donc Pierre à se laisser faire sans essayer de comprendre. Pierre doit pouvoir vivre ce geste dans une relation de confiance à Jésus sans en saisir tout le sens. "Plus tard" il accédera à l’intelligence du geste vécu aujourd’hui.
Quelle conversion pour Pierre ! Et quelle conversion pour nous, si nous acceptons d’entrer sur ce chemin de confiance où nous pouvons vivre des évènements, les accueillir, les méditer dans notre cœur sans les comprendre. C’est bien le chemin qu’a parcouru Marie de l’Annonciation à la Passion. "Oui, comme tu veux"… même si aujourd’hui je ne comprends pas où tu m’entraînes, ce que tu me demandes de vivre, ce que tu attends de moi, de notre communauté.
Le "comme tu veux" demande beaucoup de confiance et donc de l’entraînement. Nous devons nous exercer à faire confiance. L’échelle d’humilité que nous propose Saint Benoît fait partie de ces exercices à pratiquer pour grandir en confiance et pouvoir devenir ce petit enfant dans les bras de sa mère, tout abandonné. Il ne dit plus "comme tu veux". Il est "comme tu veux".